[EGREGORE] Partie II, chapitre 31

31.
Ewald était donc celui qui m’avait soigné. Il me dit que nous étions sur le bateau de
Dorn. Le femme à la barre.
Tandis qu’il contrôlait mon état depuis la passerelle de navigation, je lui racontai
avec un peu d’hésitation d’où venait ma blessure, et comment j’étais arrivé là. Nous
échangeâmes les informations et je fus obligé de lui donner plus de détails. Sans
mentionner leurs noms, je lui parlai de Radomìr et Merunka, et de leur ferme qu’ils
ne voulaient pas quitter. Et je lui parlais aussi de Tadeusz.
« Après avoir été empoisonné, j’ai tenté de les convaincre de quitter la ferme, mais
ils ont refusé », racontai-je. « Je voulais rester moi aussi, mais j’étais trop faible. La
jeune fille trouva le moyen de me faire transporter jusqu’au port en espérant y
trouver quelqu’un pour me soigner. »
Ewald m’apprit que Tadeusz était un gros fournisseur de l’auberge du port. S’il
venait à apprendre que par miracle, j’étais toujours en vie, il allait sûrement
renvoyer son assassin pour terminer le travail. J’étais donc toujours en fuite.
« Vous voyez, Ewald ? Je savais bien que c’était une bonne idée de le garder à bord »,
s’exclama Dorn, les mains sur les hanches. « A nous deux nous lui auront sauvé deux
fois la vie en une journée. »
Elle reprit la barre.
« Elle est toujours aussi optimiste ? » demandai-je à Ewald. Il rit.
« Aussi folle, vous voulez dire ? D’aussi loin que je m’en souvienne, elle a toujours
été comme ça. Elle prend des risque inconsidérés, basés sur une sorte d’intuition… »
Ewald marqua une pause et regarda Dorn inspecter la voile.
« Mais elle s’en sort toujours. Et je dois admettre que c’est très impressionnant. Si je
devais l’expliquer, je dirais qu’il ne s’agit pas juste d’intuition, mais plutôt d’une
capacité d’analyse ultra fine et ultra rapide. Quasiment inconsciente. C’est hors de
mon champ d’expertise, mais je pense que sans le savoir, Dorn pourrait bien être
un génie. »
Ewald sortit de ses réflexions. « Ne lui dites surtout pas que j’ai dit ça », me demanda-t-il en souriant. Il entreprit de changer mon pansement.
Quelque chose me dit que c’était plus qu’un sujet d’étude pour lui. Mais ce n’était
pas tout. Pourquoi leur relation me rappelait-elle quelque chose ? D’où venait cette
impression de déjà vu ?
« Elle a l’air de maîtriser son activité, en tout cas », dis-je l’observant à mon tour.
Ewald réagit vivement.
« Oui, mais elle prend beaucoup trop de risques. Un jour, elle va se tuer. » Son ton
était soudain très paternel, rempli d’inquiétude. Si bien que, distrait, il pressa un
peu trop fort sur ma plaie. Je ne pus retenir le cri de douleur.
« Aïe ! »
« Désolé ! », marmonna-t-il confusément. « Je ne sais pas pourquoi je m’emporte
comme ça. »
« Vous vous inquiétez. Quelque part, c’est normal », dis-je pour le rassurer.
« Peut-être, mais en tant que soignant, j’ai appris qu’il ne fallait pas s’attacher
affectivement aux gens qu’on soigne. L’affection peut obscurcir le jugement. »
« Ecoutez », lui dis-je. « Je ne vous connais que depuis quelques heures. Mais ce que
je constate, c’est que vous avez une conscience. Vous m’avez sauvé la vie sans me
connaître et vous vous inquiétez pour vos patients. C’est humain. Vous n’avez
aucune raison de culpabiliser d’être humain. »
A cet instant, le bateau fit un mouvement brusque qui nous surprit et fit tomber
Ewald. Nous entendîmes la voix de Dorn.
« Mes excuses, les vagues ont repris un peu de vigueur. Je stabilise. »
Je ris. Dorn était surprenante sur bien des aspects. Puis je regardai Ewald.
« Dorn maîtrise peut-être l’art de la navigation, mais elle a besoin de quelqu’un qui
s’inquiète pour elle », lui dis-je.