[EGREGORE] Partie III, chapitre 66

66.
Une table avait été posée sur une estrade. La foule bruyante était si densément
rassemblée autour que Radomìr et le chef eurent du mal à se frayer un chemin.
« On dirait que toute la cité s’est rassemblée ici », cria Radomìr pour passer
au-dessus du brouhaha.
« Oui. Mais pourquoi faire ? » demanda le chef au même volume.
« C’est moi qui les ai appelés », répondit une voix persiflante que tous deux
reconnurent immédiatement.
Tadeusz. Ils atteignirent finalement le centre d’intérêt de ce rassemblement et le
virent assis à la table. Face à lui, une chaise vide. Tadeusz fit signe au chef de venir
s’asseoir. C’était manifestement une de ses manigances, mais le chef n’en percevait
pas la finalité.
« N’y allez pas, c’est un piège ! » lui intima Radomìr. Tadeusz l’entendit.
« Libre à vous, mais ça n’améliorera pas votre réputation. »
Un concours de popularité. Tadeusz avait manipulé la foule comme un vulgaire
outil. Le chef comprit l’enjeu. Soit il refusait et passait pour un chef lâche, et tout
le monde savait le poids que pouvait parfois prendre l’opinion populaire. Soit il
jouait le jeu malsain de Tadeusz, ce qui pouvait s’avérer tout aussi hasardeux.
Il s’adressa à Tadeusz d’un ton qui se voulait le plus neutre, mais le plus ferme
possible.
« Avant de répondre a votre curieuse invitation, ce que rappelons-le je ne suis pas
formellement obligé de faire, puis-je m’entretenir en privé avec mon compagnon ici
présent ? »
Tadeusz reconnut Radomìr et pouffa. « Je ne vois pas l’intérêt, mais si vous y tenez,
prenez quelques minutes. »
Il se retourna vers Radomìr et murmura. « Je ne sais pas ce qu’il veut, mais c’est
l’occasion d’en profiter. »
« C’est-à-dire ? »
« Pour le moment, c’est à moi qu’il s’attaque. Et s’il se concentre sur moi, ça vous
laisse le temps de trouver votre fille. »
« Mais par où commencer ? Tadeusz possède des dizaines d’entrepôts et de
bâtiments. Je ne peux pas fouiller toute la cité. »
« Les citoyens s’impatientent, chef ! Finissez vos bavardages, nous avons des
choses à nous dire », intervint Tadeusz. « Quelle insolence », pensa le chef.
« Commencez par celui qui a brûlé. Ne perdez surtout pas le document que je vous
ai donné, et gardez-le sur vous. C’est votre laisser-passer. Pour le moment, il ignore
que je vous ai appointé adjoint. Pendant qu’il sera occupé avec moi, il ne pensera
pas à vous. »
« Mais, et vous ? »
« Ne vous occupez pas de moi. Allez-y. »
Radomìr repartit en courant, tandis que le chef monta sur l’estrade comme on part
au combat.
« Enfin ! » Se réjouit Tadeusz. « Vous en prenez du temps pour négocier le prix de
vos côtes de porcs et de vos œufs. »
La foule rit. Il s’assit sans rien dire. Tadeusz commença.
« Nous avons un problème, chef. Et j’ai demandé à nos concitoyens d’être les
témoins impartiaux de la façon dont nous allons le résoudre. Je me permets de leur
exposer la situation, ça ne vous dérange pas ? »
« A vrai dire… »
« Parfait ! » l’interrompit-il. Il se leva et s’adressa à la foule comme s’il était empereur.
« Chers concitoyens, employés et amis. Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai
beaucoup travaillé pour contribuer à la vie de notre belle cité. Récemment l’un de
mes entrepôts a brûlé… »
Le chef écoutait attentivement. « Nous y voila » pensa-t-il. « Il est sur le point de se
victimiser pour mieux se donner le beau rôle ».
Tadeusz était sur son terrain et redoutablement rompu à l’exercice.
Le chef croisa les bras et attendit son tour de parole, prisonnier de cette mascarade
inédite.