[EGREGORE] Partie I, chapitre 6

6.
A la ferme, les nuits sont courtes. Le soleil n’est pas levé et c’est à la lumière de la
lune que les travaux commencent. N’ayant jamais pratiqué la traite malgré les
nombreuses activités exercées lors de mes voyages, Merunka me proposa de nourrir les autres animaux à la place. Elle et son père s’occuperaient des vaches.
Tandis que je distribuais distraitement leur bectance aux poules, je me remémorai le
temps où j’avais encore l’habitude de me lever aussi tôt. Cela me ramena au village.
A cette époque, j’étais profondément malheureux. J’avais perdu toute ma famille
adoptive d’un coup à cause d’une lutte de pouvoir. Ne pouvant plus rien faire pour
mes parents, j’avais dû fuir pour sauver ma vie, les laissant derrière moi. Cet amer
constat de ma propre faiblesse m’avait plongé dans un abîme de désespoir dont
j’étais sûr a l’époque de ne jamais sortir. Ce sont les gens du village, presque tous
chevaliers, qui m’avaient sauvé. Et surtout Luern et Algane. Un frère. Et une âme
sœur.
Cette culpabilité, cette douleur indéfinissable… cette peur. C’est à cette époque que
je me suis promis de ne plus jamais la laisser me submerger. Ni moi, ni personne
d’autre. Et quelque chose me disait que j’allais bientôt devoir mettre cette promesse
à l’épreuve.
“Tout va bien ?”
La voix de Merunka me tira de mes souvenirs. Je l’observai un instant. Elle avait
perdu sa mère de maladie. Et pourtant, elle souriait. Il était tôt le matin, elle
travaillait dur, son père était persécuté par un obscur personnage. Et pourtant, rien
ne semblait pouvoir éteindre cette passion. Elle était indéniablement plus forte que
moi à son âge.